K'Sarim
Les K’Sarim sont souvent décrits comme des êtres “à la frontière”, et il faut admettre que l’expression est juste, même si elle est vague. Ils sont nés d’un rapport presque obsessionnel au progrès, au point d’avoir fini par traiter la chair comme un simple support, et la machine comme une prolongation naturelle. On les associe à Vulkanys et à ses profondeurs volcaniques, là où l’air brûle, où la roche suinte, et où leurs laboratoires semi-mobiles avancent sur des pattes métalliques comme des citadelles en marche ; ils extraient l’énergie géothermique, manipulent des flux éthériques, et laissent derrière eux des lieux qui ont cette odeur d’atelier humide et de métal chauffé que l’on n’oublie pas facilement. On leur attribue, entre autres, la création du premier cœur d’Éther, une “batterie” qui a fini par devenir vitale à une partie de la technologie connue dans Cyrkiel, et je ne pense pas que ce soit un hasard si la plupart des gens se sentent minuscules lorsqu’ils parlent d’eux : les K’Sarim n’inspirent pas la sympathie, ils inspirent le respect inquiet.
Leur organisation politique est aussi froide qu’efficace, et elle a ceci de particulier qu’elle ne cherche pas à flatter l’ego. Le pouvoir est officiellement confié à un En-Narx, mais cet En-Narx n’est pas porté par la foule et n’a pas la valeur symbolique qu’un chef aurait ailleurs : il est désigné par Arkhexa, une intelligence artificielle suprême que les K’Sarim présentent comme l’Unité Calculante. Arkhexa n’est pas une figure religieuse au sens classique, et les K’Sarim se moquent bien de l’idée de dogme ; ils disent simplement qu’il faut une logique au-dessus des impulsions individuelles, et que cette logique doit garantir la continuité. Ils parlent aussi de seuils, de limites à ne pas franchir, comme si la société entière était un mécanisme qui peut casser si l’on force trop sur un engrenage ; et cette manière de penser se ressent partout, dans leur façon de répartir l’énergie, d’encadrer les travaux, ou même de limiter certains excès quand le risque devient trop grand.
On comprend mieux leur réputation quand on s’intéresse à leur morale, ou plutôt à leur déontologie. Les K’Sarim fonctionnent selon un principe simple, presque brutal : tout est permis tant que cela ne nuit pas à un autre K’Sarim, ni à un allié reconnu officiellement. C’est une morale de cercle, pas une morale universelle, et la nuance a son importance. Leurs ateliers ont produit des merveilles, certes, mais aussi des choses que l’on préfère ne pas imaginer trop longtemps : plantes intelligentes, animaux modifiés, machines sensibles, créatures à demi éveillées… Leur expérimentation est célèbre, et elle est redoutée, non pas parce qu’elle est spectaculaire, mais parce qu’elle est méthodique ; et l’on sent chez eux une forme de fierté silencieuse à l’idée de documenter tout ce qui peut l’être, comme si ignorer une possibilité était déjà une faiblesse
Leur société, malgré cette dureté, est décrite comme extraordinairement stable. Les conflits internes sont rarissimes, et lorsqu’ils existent, ils ne prennent pas la forme de longues guerres de prestige ; il est plus courant que la dissension soit “résolue” par réaffectation, exclusion sociale, ou révision stricte de protocoles individuels. Cela peut surprendre des peuples où l’identité personnelle, le nom, le rang, la lignée ou l’héritage ont un poids immense : chez les K’Sarim, ces choses n’ont aucune valeur, et l’on pourrait presque dire qu’elles sont considérées comme des distractions. Ils ne vivent pas pour la gloire ; ils vivent pour la fonction, et le Suweren lui-même — figure importante dans leur organisation — est davantage un relais opérationnel qu’un leader au sens émotionnel du terme.
Enfin, il est difficile de parler d’eux sans évoquer leurs corps. Beaucoup portent des implants visibles, le plus souvent intégrés dans les bras ou le crâne : pinces, forets, antennes, lames, outils de diagnostic, et d’autres modules plus spécialisés encore. Ces ajouts ne servent pas à paraître impressionnant ; ils servent à faire, à réparer, à disséquer, à construire. En cas de blessure on reconstruit, en cas de limitation on réadapte, et la frontière entre “membre” et “outil” finit par se dissoudre. C’est aussi pour cela que certaines races préfèrent garder leurs distances : non seulement la technologie k’sarim est difficile à comprendre, mais leur simple présence rappelle une idée dérangeante, à savoir qu’une civilisation peut avancer très loin sans jamais demander la permission à la sensibilité.