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Les Lendemains de la Faim


 

 

1. Résumé

Les Lendemains de la Faim désigne l’histoire de Lor’Tirh, Yshaïm apparu durant Orph’Vyn et devenu l’un des membres les plus célèbres des Érôdeurs du Faim-Sang. Convaincu que sa nature véritable résidait dans l’héritage Istota dont son peuple était issu, il consacra plusieurs siècles au meurtre, à la dévoration et à l’accumulation de puissance, jusqu’à recevoir le surnom universel de la Faim des Siècles.

Sa longévité exceptionnelle provenait d’une malédiction lancée par le spectre d’une de ses victimes. Celle-ci lui interdit d’atteindre normalement la mort et transforma progressivement les existences qu’il dévorait en énergie capable de prolonger la sienne. Lor’Tirh accueillit cette condamnation avec enthousiasme et poursuivit ses massacres pendant près d’un millénaire, ravageant des villages, attaquant des voyageurs, affrontant des garnisons et dévorant des représentants de presque toutes les races accessibles à son époque.

Son existence changea lorsqu’il rencontra dans les Brumes d’Hazrael un enfant orphelin d’environ dix ans dont ni le nom ni la race ne furent conservés. L’enfant lui proposa, avant d’être tué, une fin possible à son histoire. Lor’Tirh revint le lendemain pour lui expliquer pourquoi cette conclusion était impossible, reçut une nouvelle proposition, puis continua ainsi pendant une période indéterminée jusqu’à développer envers lui un attachement qu’il ne chercha jamais réellement à comprendre.

L’enfant fut finalement assassiné par un homme dont la famille avait autrefois péri sous les mains de Lor’Tirh. Après avoir tué le responsable et compris la symétrie de leur douleur, la Faim des Siècles cessa presque entièrement son errance et demeura sur le lieu du meurtre. Le Sanctuaire d’Enäel s’y forma progressivement autour de son corps immobile, utilisant pendant exactement cent vingt ans l’énergie accumulée par ses anciennes dévorations afin d’offrir nourriture, chaleur, jeux et protection aux enfants perdus. À l’épuisement de cette réserve, Lor’Tirh consacra volontairement ce qui lui restait à un ultime orphelin après avoir appris qu’aucun sacrifice ne lui permettrait de retrouver l’enfant qu’il avait aimé. Sa mort ne fut accompagnée d’aucune dissolution yshaïm connue, mais plusieurs traditions ultérieures établirent un rapprochement jamais démontré entre le Veilleur d’Enäel et Klaüss, le Bienfaiteur des Veilles.

 

2. Sources, appellations et prudence de lecture

L’existence de Lor’Tirh est généralement considérée comme historique, même si la durée exceptionnelle de sa vie et la dispersion géographique de ses crimes compliquent fortement la reconstruction de son parcours. Plusieurs peuples conservent des récits indépendants décrivant un même Yshaïm cannibale actif pendant des périodes normalement incompatibles avec l’espérance de vie de sa race, et certains événements attribués à la Faim des Siècles laissèrent des traces matérielles ou politiques suffisamment importantes pour dépasser le cadre du folklore.

Le nom de Lor’Tirh apparaît dans les sources yshaïm les plus anciennes, tandis que l’appellation de Faim des Siècles semble avoir été forgée bien plus tard, lorsque des chroniqueurs commencèrent à comprendre que plusieurs prédateurs décrits sous des surnoms régionaux différents correspondaient probablement au même individu. La formule s’imposa progressivement parce que Lor’Tirh paraissait traverser les générations sans perdre sa capacité à tuer, chaque siècle découvrant à son tour des victimes attribuées au même visage.

Les traditions issues du Sanctuaire d’Enäel utilisent des appellations complètement différentes. Les adultes ayant vécu dans le refuge ou participé à son entretien désignaient généralement Lor’Tirh comme le Veilleur, en référence à son immobilité et à sa présence constante auprès des enfants. Les plus jeunes employaient plus volontiers le nom de Père-Demain, dont l’origine précise est inconnue mais que plusieurs récits rattachent à la certitude qu’une nouvelle journée pouvait être attendue sans craindre la faim, le froid ou l’abandon.

Le nom de l’enfant à l’origine de la transformation de Lor’Tirh n’apparaît dans aucune source connue. Cette absence semble provenir directement de leur relation : Lor’Tirh ne lui aurait jamais demandé son nom. Les traditions décrivent un Yshaïm qui pensait simplement à lui comme à « l’enfant », s’adressait à lui en utilisant la deuxième personne et ne ressentait initialement aucun besoin d’obtenir une information qu’il jugeait inutile. Après sa mort, aucun témoignage ne permit de réparer cette omission.

Le nom même du Sanctuaire d’Enäel ne résout pas cette question. Certains récits populaires supposent qu’Enäel aurait été le nom de l’enfant et qu’il aurait été redécouvert après sa mort, mais aucune source ancienne ne soutient directement cette hypothèse. D’autres interprétations y voient un ancien toponyme des Brumes d’Hazrael ou une appellation apparue durant les décennies de fonctionnement du refuge. Les historiens retiennent donc le nom du sanctuaire sans l’attribuer à une personne précise.

3. Lor’Tirh et le retour à l’Istota

Lor’Tirh apparut probablement durant Orph’Vyn, l’Ère du Voyage, vers la fin du Ve siècle. Comme tous les Yshaïm, il était issu d’un cadavre d’Istota revenu à l’existence avec un corps transformé et une conscience nouvelle. Cette origine ne constituait aucun secret pour lui et semble avoir déterminé très tôt la manière dont il interpréta la question fondamentale de son peuple : comprendre pourquoi il était revenu et identifier la vérité personnelle qui permettrait un jour de conclure cette seconde existence.

Les Yshaïm développèrent plusieurs réponses à cette interrogation, dont deux factions particulièrement extrêmes. La Plongée Finale considérait tout retour comme une erreur et cherchait dans l’annihilation volontaire une conclusion immédiate, tandis que les Érôdeurs du Faim-Sang estimaient que la résurgence yshaïm constituait une invitation à embrasser de nouveau la nature prédatrice des Istota. Ces derniers pratiquaient le meurtre, le cannibalisme et la dévoration rituelle comme des moyens d’approcher leur essence originelle.

Lor’Tirh rejoignit cette seconde interprétation sans qu’aucun traumatisme fondateur connu soit nécessaire pour expliquer son choix. Les récits yshaïm insistent au contraire sur la facilité avec laquelle il accepta l’idée. Le rejet que certaines races manifestaient envers les descendants indirects des Istota ne semble pas avoir provoqué sa cruauté ; il renforçait plutôt une conviction déjà présente, puisqu’il considérait que les autres Mortels reconnaissaient instinctivement en lui ce qu’il cherchait lui-même à retrouver.

Cette distinction occupa ensuite une place importante dans les interprétations de son histoire. Lor’Tirh ne fut jamais présenté dans les traditions anciennes comme un individu bienveillant déformé par la violence du monde. Il appréciait la prédation, trouvait du plaisir dans la peur provoquée par sa présence et considérait les autres Mortels comme des expériences, des adversaires ou de la nourriture selon les circonstances. Lorsqu’il développa une personnalité plus expressive au fil des siècles, l’humour, la curiosité et le plaisir du jeu vinrent s’ajouter à cette cruauté sans la remplacer.

4. La malédiction d’une mère

La première rupture majeure de son existence serait survenue durant les premiers siècles de son errance. Lor’Tirh attaqua une famille ou un petit groupe de voyageurs dont les détails ne furent jamais conservés avec précision et dévora notamment une femme déjà liée spirituellement à une Déité dont le nom varie selon les traditions. Sa mort ne provoqua pas immédiatement la disparition de son spectre, qui demeura brièvement dans le plan Mortel avant de rejoindre la puissance à laquelle son âme devait être confiée.

La femme aurait alors compris l’objectif poursuivi par son meurtrier. Lor’Tirh cherchait à manger, à absorber et à poursuivre cette quête jusqu’au moment où il déciderait lui-même que son essence Istota avait été suffisamment retrouvée pour justifier son rite final. Sa victime choisit donc de lui retirer la possibilité même de disposer librement de cette conclusion.

La formulation exacte de la malédiction disparut, mais ses effets devinrent progressivement observables. Les êtres dévorés par Lor’Tirh ne lui apportaient plus seulement une satisfaction rituelle : une partie de leur vitalité semblait demeurer en lui, renforçant son corps, améliorant sa résistance et prolongeant son existence. Plus il se nourrissait, plus sa capacité à mourir s’éloignait, et plus le rite de dissolution normalement associé à l’accomplissement d’une quête yshaïm devenait inaccessible.

La victime avait probablement imaginé une condamnation particulièrement cruelle pour un Yshaïm, puisque son peuple considérait la possibilité de trouver une fin comme une composante fondamentale de l’existence. Lor’Tirh réagit pourtant de manière exactement opposée aux intentions supposées de la malédiction. La perspective de disposer de plusieurs siècles supplémentaires pour tuer, manger et se rapprocher de ce qu’il considérait comme sa nature originelle lui parut d’abord constituer un privilège extraordinaire.

Cette réaction transforma progressivement le châtiment en moteur de ses crimes. Chaque nouvelle victime augmentait sa puissance et repoussait davantage son terme, créant une relation directe entre la quantité de vies dévorées et la durée de son propre parcours. Ce mécanisme ne fit jamais de lui une véritable Istota ni une Déité, mais il lui permit de dépasser très largement les capacités physiques ordinaires des Mortels.

5. La naissance de la Faim des Siècles

Les premières décennies de Lor’Tirh ressemblèrent probablement à celles d’autres Érôdeurs particulièrement violents. Il attaquait principalement des individus isolés, des voyageurs, des campements peu protégés et des communautés incapables d’organiser rapidement une défense. La situation changea lorsque l’accumulation progressive de vitalité commença à produire une augmentation perceptible de ses capacités.

Lor’Tirh voyagea sur plusieurs planètes et utilisa les routes les moins surveillées comme territoires de chasse temporaires. Il ne cherchait jamais à contrôler durablement un espace et ne construisit aucune armée, aucun empire ni aucune communauté autour de lui. Cette absence d’objectif territorial compliquait considérablement les tentatives visant à l’arrêter : un village pouvait être ravagé sans qu’aucune région voisine ne soit ensuite menacée, tandis que Lor’Tirh réapparaissait plusieurs années plus tard sur un autre monde.

Les disparitions de voyageurs constituèrent la forme la plus constante de ses crimes. Les routes commerciales, les zones sauvages séparant deux cités et les itinéraires secondaires lui permettaient d’isoler facilement ses victimes, parfois pendant des décennies avant qu’un renforcement des patrouilles ne l’incite à partir. Plusieurs traditions locales conservent des récits de chemins temporairement abandonnés après que des dizaines de voyageurs eurent disparu sans laisser davantage que des bagages, des traces de lutte et quelques os jugés sans intérêt alimentaire.

À mesure que sa puissance augmentait, Lor’Tirh commença à s’attaquer à des communautés entières. De petits villages furent retrouvés presque complètement vidés, tandis que certaines populations eurent suffisamment de temps pour fuir avant son arrivée. Les garnisons devinrent ensuite des cibles possibles lorsqu’il atteignit le sommet de sa puissance, même si les récits les plus sérieux parlent principalement de postes militaires réduits, d’avant-postes isolés ou de groupes de soldats incapables de mobiliser rapidement des renforts.

Les Yshaïm eux-mêmes ne furent jamais épargnés. Lor’Tirh tua plusieurs membres de sa propre race, y compris des individus n’ayant aucun rapport avec les Érôdeurs, puisqu’il considérait leur origine Istota comme une raison supplémentaire de vouloir connaître leur goût et les effets de leur absorption. Sa relation avec la Plongée Finale fut particulièrement meurtrière : il justifiait volontiers ses attaques en affirmant que ceux qui cherchaient déjà la mort ne pouvaient raisonnablement lui reprocher de les aider à atteindre leur objectif plus rapidement.

6. Le catalogue des Mortels

La tradition populaire attribua progressivement à Lor’Tirh l’ambition de goûter toutes les races mortelles existantes. Il est difficile de déterminer si cette formulation correspondait à un véritable projet méthodique ou à une reconstruction postérieure fondée sur l’étendue exceptionnelle de ses voyages. Plusieurs témoignages décrivent néanmoins un prédateur capable de commenter les particularités de chairs déjà rencontrées, de comparer certaines signatures éthérées et de considérer une race inconnue comme une expérience culinaire à compléter.

Les chroniques les plus anciennes lui attribuent la consommation de représentants de presque tous les peuples accessibles avant la fin de Kyr’Rupta. Cette liste comprenait les Yshaïm eux-mêmes et plusieurs races dont les territoires rendaient normalement une telle attaque particulièrement difficile. Les Sevrin, les Myrrhoï et les Drakhil, apparus dans le paysage interracial après la fin de Dra’Voïna, ne pouvaient évidemment pas avoir été rencontrés par Lor’Tirh si la chronologie traditionnelle de sa mort est correcte.

Le cas des Varnaya reste plus incertain. Leur apparition précède largement la disparition de Lor’Tirh, mais aucune source fiable ne démontre qu’il ait réussi à en dévorer un. Les traditions populaires incluent parfois les Varnaya pour compléter symboliquement son catalogue, alors que les historiens préfèrent considérer cette consommation comme non établie.

Cette réputation contribua fortement à la diffusion de son surnom. Lor’Tirh n’était plus seulement un prédateur local ou un Yshaïm particulièrement dangereux : il devint une menace dont plusieurs civilisations pouvaient raconter indépendamment le passage. Lorsque les archives commencèrent à être comparées, certaines descriptions attribuées à plusieurs générations différentes révélèrent des similitudes suffisamment fortes pour qu’une conclusion s’impose progressivement : le même individu continuait de voyager, de tuer et de manger alors qu’il aurait dû être mort depuis plusieurs siècles.

L’expression Faim des Siècles finit ainsi par remplacer la plupart de ses surnoms régionaux. Elle décrivait moins son immortalité, dont la cause restait inconnue, que le sentiment historique produit par sa présence. Plusieurs générations pouvaient mourir entre deux apparitions, mais Lor’Tirh semblait toujours capable de revenir.

7. La Vel’Shava derrière le Nerath’Sol

L’un des exploits les plus célèbres attribués à Lor’Tirh concerne l’assassinat d’une Vel’Shava inarim, probablement durant Kyr’Rupta. Les Inarim protégeaient leurs communautés par le Nerath’Sol, un rituel collectif de dissimulation destiné à effacer leurs cités des perceptions étrangères et à empêcher qu’un observateur non invité puisse simplement les localiser.

Les sources inarim ne décrivent pas précisément la manière dont Lor’Tirh réussit à franchir cette protection. Les traditions extérieures lui attribuent parfois une capacité surnaturelle à percevoir directement une cité cachée, mais cette version semble surtout provenir de l’image ultérieure d’un prédateur devenu presque invincible. Une hypothèse plus prudente considère qu’il observa pendant plusieurs années les incohérences produites autour du Nerath’Sol : déplacements interrompus, ressources disparaissant dans une zone apparemment vide, comportements animaux inhabituels ou variations régulières d’un environnement supposément inhabité.

Lor’Tirh finit néanmoins par pénétrer dans une importante communauté inarim et concentra son attaque sur la Vel’Shava qui y exerçait son autorité maternelle et politique. Les défenseurs ne purent empêcher son meurtre et la Faim des Siècles dévora presque entièrement sa victime avant de quitter les lieux. Il abandonna volontairement son crâne, geste inhabituel chez un prédateur qui consommait généralement tout ce qu’il jugeait utile.

Cette exception fut largement interprétée comme un acte de vanité. Lor’Tirh avait réussi à atteindre une personne qui devait être protégée par l’une des sociétés les plus difficiles à localiser de son époque et souhaitait qu’aucune incertitude ne permette d’attribuer sa disparition à une fuite, un accident ou une crise interne. Le crâne prouvait qu’un ennemi avait trouvé le refuge, atteint sa dirigeante et choisi de laisser derrière lui une signature.

L’événement conserva une importance particulière dans les traditions inarim. Le Nerath’Sol ne cessa pas d’être considéré comme une protection exceptionnelle, mais son inviolabilité absolue ne pouvait plus être affirmée. Plusieurs générations de stratèges étudièrent ainsi l’affaire comme l’exemple historique d’un système de dissimulation capable d’échouer face à un adversaire suffisamment patient pour observer les conséquences indirectes de ce qu’il ne pouvait pas voir.

8. L’Érôdeuse qui voulut finir auprès de lui

Lor’Tirh voyagea essentiellement seul, mais une période de son existence fut marquée par la présence d’une autre Érôdeuse du Faim-Sang dont le nom n’a pas été conservé. Elle partageait une conception très proche de la sienne et considérait elle aussi la prédation comme un moyen de retrouver l’essence Istota dont les Yshaïm étaient issus.

Les deux Érôdeurs chassèrent ensemble pendant une durée inconnue. Leur relation semble avoir été affective, sexuelle et profondément compatible avec leur violence commune, sans qu’aucun des deux ne cherche à rendre l’autre plus acceptable selon les normes des autres Mortels. La femme admirait précisément Lor’Tirh pour sa puissance, son absence de remords et la certitude avec laquelle il avait transformé sa quête personnelle en pratique quotidienne.

Elle finit par considérer avoir découvert sa propre vérité. Sa quête devait s’achever auprès de Lor’Tirh, après une existence passée à tuer à ses côtés, puis par un dernier rite qui lui permettrait de rejoindre la brume en sachant qu’elle avait vécu selon l’essence qu’elle avait choisie. Les versions les plus anciennes insistent sur la sincérité de cette déclaration et sur l’affection réelle qu’elle éprouvait pour son compagnon.

Lor’Tirh comprit parfaitement cette affection, mais interpréta sa conclusion selon sa propre logique. Puisqu’elle avait découvert que son chemin devait finir à ses côtés et qu’elle considérait elle aussi la dévoration comme une forme de retour à l’Istota, il estima pouvoir accomplir immédiatement cette vérité. Il la tua avant qu’elle puisse effectuer son propre rite et la dévora.

Les traditions divergent sur sa réaction finale, mais rien n’indique que Lor’Tirh ait alors compris son acte comme une trahison. Il considérait avoir offert à une Érôdeuse aimée une fin cohérente avec leurs valeurs communes : mourir de sa main, demeurer matériellement en lui et participer par son absorption à l’augmentation de sa puissance. Cet épisode acquit une importance particulière après sa rencontre avec l’enfant, puisqu’il démontrait que Lor’Tirh avait déjà été aimé avant celle-ci et avait été parfaitement capable de détruire la personne qui lui offrait cet attachement.

9. L’enfant des Brumes d’Hazrael

La rencontre qui transforma finalement l’existence de Lor’Tirh se produisit beaucoup plus tard, probablement entre le début et le milieu du XVIIIe siècle, alors que Kyr’Rupta approchait lentement de sa dernière période. Lor’Tirh avait déjà vécu plusieurs fois l’espérance de vie normale de son peuple et possédait depuis longtemps la réputation de la Faim des Siècles.

L’enfant qu’il rencontra dans les Brumes d’Hazrael semblait avoir environ dix ans. Il était orphelin ou, au minimum, privé depuis suffisamment longtemps de toute présence adulte identifiable pour que les traditions le considèrent comme tel. Aucune source ne conserve son nom, sa race ou l’origine de sa famille, et Lor’Tirh ne semble jamais avoir cherché à obtenir ces informations.

Cette absence de précision contribua rapidement à la dimension étrange du personnage. L’enfant survivait seul dans une région difficile, possédait une imagination exceptionnellement développée et construisait des raisonnements parfois étonnamment structurés pour son âge. Il ne manifesta également ni la haine instinctive ni la panique que Lor’Tirh avait appris à provoquer chez la plupart des Mortels rencontrant la Faim des Siècles.

Aucun de ces éléments ne permet pourtant de remettre sérieusement en cause son existence matérielle. Lor’Tirh le rencontra à de nombreuses reprises, d’autres traces attestèrent ensuite son passage et son corps fut finalement retrouvé après son meurtre. Les hypothèses le présentant comme une illusion, une projection mentale ou une création de la brume sont donc généralement rejetées. La possibilité qu’il ait possédé un don inhabituel ou une sensibilité surnaturelle demeure en revanche impossible à vérifier.

10. Les fins proposées

Lors de leur première rencontre, Lor’Tirh comptait tuer et probablement dévorer l’enfant. Celui-ci comprit suffisamment rapidement sa situation pour ne pas tenter une fuite impossible et orienta plutôt la conversation vers une question inattendue : que ferait la Faim des Siècles après l’avoir tué ?

Lor’Tirh n’avait aucune réponse particulière. Il continuerait à voyager, tuer et manger comme il l’avait fait jusque-là, sans disposer d’un terme planifié puisque sa malédiction rendait toute conclusion de plus en plus lointaine. Cette absence intéressa l’enfant, qui lui proposa alors lui-même une fin possible.

La structure de leurs échanges se stabilisa rapidement. Chaque scénario commençait par une formulation comparable à : « Après m’avoir tué, vous allez… ». L’enfant imaginait ensuite une succession d’événements aboutissant à une conclusion que Lor’Tirh pourrait théoriquement accepter comme fin de son histoire. Les premières propositions furent relativement réalistes, fondées sur la possibilité qu’un adversaire plus puissant finisse par apparaître, qu’une civilisation développe une méthode permettant de neutraliser sa malédiction ou qu’un événement suffisamment exceptionnel rende son existence impossible à poursuivre.

Lor’Tirh repartit après la première proposition en annonçant toujours son intention de tuer l’enfant lorsqu’il reviendrait. Il passa pourtant une partie du lendemain à réfléchir au scénario, identifia plusieurs contradictions et retourna auprès de lui afin d’expliquer pourquoi cette fin ne pouvait pas fonctionner. L’enfant écouta ses objections puis inventa une autre possibilité.

Le processus se répéta. À mesure que Lor’Tirh devenait plus exigeant, l’enfant produisait des conclusions plus inattendues : la Faim des Siècles pouvait devenir le souverain involontaire d’un peuple qui ignorait ses habitudes alimentaires, se retrouver prisonnière pendant plusieurs siècles à l’intérieur d’une créature trop vaste pour être tuée, être prise pour une Déité par une civilisation isolée ou devenir le gardien d’une fonction qu’elle n’avait jamais souhaité exercer. Les situations devenaient parfois absurdes, mais l’enfant cherchait toujours à construire une chaîne de conséquences suffisamment logique pour obliger Lor’Tirh à formuler une véritable objection.

La Faim des Siècles prit progressivement plaisir à cet exercice. Il revenait avec des contre-arguments préparés, se montrait parfois vexé lorsqu’une proposition résistait plus longtemps que prévu et riait franchement devant certaines hypothèses. L’enfant développa de son côté une satisfaction visible lorsqu’il réussissait à surprendre un être vieux de plusieurs siècles, transformant ce qui avait commencé comme une méthode de survie en jeu intellectuel partagé.

11. Celui qui revenait demain

Lor’Tirh continua pendant toute cette période à tuer d’autres Mortels. Rien n’indique qu’il ait abandonné les Érôdeurs du Faim-Sang, ressenti une culpabilité particulière ou commencé à considérer son mode de vie comme moralement condamnable. Il pouvait quitter l’enfant, massacrer des voyageurs ou se nourrir ailleurs, puis revenir discuter de la nouvelle conclusion proposée lors de leur précédente rencontre.

Cette continuité rend difficile toute lecture présentant l’enfant comme l’origine immédiate d’une rédemption. Lor’Tirh n’était pas devenu meilleur ; il avait simplement découvert une relation qu’il ne savait pas encore classifier. L’enfant ne partageait pas ses massacres, ne cherchait pas à les justifier et ne possédait aucun pouvoir apparent lui permettant de l’en détourner.

La nouveauté résidait surtout dans le rapport au temps. Pendant plusieurs siècles, Lor’Tirh avait vécu dans une continuité pratiquement indéfinie où le lendemain ne représentait qu’une nouvelle possibilité de voyager et de se nourrir. Désormais, certaines journées possédaient une raison précise de se terminer : il souhaitait revenir entendre ce que l’enfant avait imaginé.

Les traditions attribuent à cette période plusieurs conversations devenues célèbres, dont l’authenticité exacte demeure impossible à établir. Une histoire raconte que l’enfant proposa un jour une fin dans laquelle Lor’Tirh tomberait amoureux et modifierait son existence pour rester auprès de cette personne. L’Yshaïm aurait éclaté de rire avant de lui expliquer qu’une femme l’avait déjà aimé et qu’il l’avait mangée, obligeant l’enfant à reconnaître que cette possibilité devait effectivement être retravaillée.

Ce type de récit conserve une dimension humoristique importante dans la tradition d’Enäel. Lor’Tirh pouvait rire, se montrer curieux, apprécier une surprise ou ressentir un plaisir sincère à discuter avec l’enfant sans cesser d’être la personne responsable des massacres qui avaient créé sa réputation. Cette coexistence entre une personnalité capable d’affection et une absence presque totale de morale constitue l’un des traits les plus importants de son histoire.

12. Le père qui suivit la Faim

Lor’Tirh avait laissé derrière lui suffisamment de survivants pour qu’une vengeance personnelle devienne inévitable. Parmi eux se trouvait un homme dont la famille avait été tuée plusieurs années auparavant lors de l’un de ses massacres. Les versions divergent sur le nombre exact de proches perdus, mais elles s’accordent sur le fait que la destruction fut suffisamment complète pour transformer la recherche de Lor’Tirh en objectif principal de son existence.

L’homme ne possédait aucune chance raisonnable de vaincre directement la Faim des Siècles. Sa poursuite fut donc longue et essentiellement fondée sur les traces laissées par les déplacements du prédateur. Lorsqu’il finit par retrouver Lor’Tirh dans les Brumes d’Hazrael, il observa ses habitudes avant de comprendre qu’un élément exceptionnel venait d’apparaître dans la vie du monstre : celui-ci revenait régulièrement auprès du même enfant.

Le survivant interpréta cette relation comme la première faiblesse exploitable qu’il ait découverte. Il ne cherchait plus nécessairement à tuer Lor’Tirh, objectif devenu pratiquement inaccessible, mais à lui imposer une expérience comparable à celle qu’il avait lui-même subie. La Faim des Siècles lui avait pris des êtres dont l’existence donnait du sens à la sienne ; il pouvait désormais prendre à Lor’Tirh la seule personne dont celui-ci semblait rechercher volontairement la présence.

L’enfant fut assassiné pendant une absence de Lor’Tirh. Les traditions les plus répandues considèrent que le meurtrier resta volontairement sur place ou suffisamment près pour être retrouvé, puisqu’il souhaitait que le responsable de sa propre douleur comprenne précisément pourquoi cette mort venait d’avoir lieu.

Lor’Tirh le tua presque immédiatement. Aucun récit sérieux ne présente l’affrontement comme équilibré, et la puissance accumulée par la Faim des Siècles ne laissait pratiquement aucune possibilité au meurtrier de survivre après avoir accompli son objectif. Sa victoire ne produisit pourtant aucune satisfaction comparable à celles auxquelles l’Yshaïm était habitué.

13. La douleur symétrique

La découverte du corps de l’enfant constitua la première perte connue que Lor’Tirh ne pouvait ni transformer en nourriture, ni compenser par l’acquisition d’une nouvelle puissance, ni interpréter comme l’accomplissement satisfaisant d’une quête. Il avait volontairement reporté sa mort pendant suffisamment longtemps pour que la possibilité de le tuer lui-même ait cessé d’être importante. Quelqu’un d’autre venait désormais de retirer définitivement cette possibilité.

Lor’Tirh comprit également la logique de son meurtrier. L’homme avait fait exactement ce que lui-même avait pratiqué pendant des siècles : identifier ce qui comptait pour un autre individu, le détruire et considérer la douleur produite comme une conséquence acceptable de son objectif personnel. La différence résidait uniquement dans le fait que Lor’Tirh se trouvait pour la première fois du côté de celui qui demeurait vivant après la perte.

Cette compréhension ne provoqua aucune conversion morale immédiate. Les récits ne lui attribuent pas une déclaration de culpabilité générale, une demande de pardon adressée aux morts ou la conviction soudaine que chaque meurtre commis jusque-là constituait une erreur. Lor’Tirh connaissait déjà intellectuellement l’existence du deuil ; ce qu’il découvrit était la dimension vécue de cette connaissance.

La perte fut également aggravée par une absence qu’il ne pouvait plus réparer. Lor’Tirh avait passé une période considérable à écouter l’enfant imaginer son futur sans jamais lui demander son nom. Il connaissait sa manière de raconter, ses raisonnements, certaines de ses habitudes et probablement une grande partie de ce qu’il avait choisi de révéler sur son quotidien, mais il ne possédait aucune appellation personnelle permettant de le désigner après sa mort.

Les traditions ultérieures insistèrent beaucoup sur cette omission. Lor’Tirh avait parcouru les mondes sans retenir les noms d’une grande partie de ceux qu’il mangeait, puisqu’aucune individualité ne lui paraissait suffisamment importante pour exiger cette mémoire. Lorsqu’une personne finit réellement par compter, il découvrit trop tard qu’il l’avait initialement rencontrée avec la même indifférence.

14. La naissance du Sanctuaire d’Enäel

Après la mort de l’enfant, Lor’Tirh cessa de voyager. Il resta à proximité du lieu du meurtre et s’assit dans les Brumes d’Hazrael sans entreprendre le rite final de son peuple, auquel sa malédiction continuait de toute manière à faire obstacle. Les premiers jours de cette immobilité sont mal documentés, mais aucune nouvelle attaque de grande ampleur ne lui est attribuée après cette période.

Le premier enfant arrivé auprès de lui n’avait probablement aucun rapport avec celui qu’il venait de perdre. Les traditions parlent d’un orphelin attiré par une pulsation, une impression de chaleur ou un sentiment diffus de sécurité impossible à localiser clairement dans la brume. Lor’Tirh ne semble pas avoir volontairement appelé cette présence.

Un phénomène apparut pourtant à proximité de son siège. De la nourriture fut produite sans préparation visible, puis une partie de la puissance accumulée dans son corps disparut. D’autres manifestations suivirent progressivement : chaleur, couvertures, espaces permettant de dormir, objets destinés au jeu et petites transformations de l’environnement capables de rendre la zone habitable pour des enfants.

Lor’Tirh comprit rapidement le mécanisme. L’énergie obtenue pendant des siècles de cannibalisme et utilisée jusque-là pour renforcer son propre corps pouvait désormais être dépensée par le lieu. Chaque repas, chaque lit, chaque jeu et chaque protection retirait une quantité minime de la réserve qui entretenait sa longévité.

Il ne chercha pas à interrompre le phénomène. D’autres enfants arrivèrent, puis des adultes commencèrent à découvrir l’existence du refuge et à y conduire des orphelins, des enfants perdus ou des victimes trop jeunes pour disposer d’un foyer sûr. Le lieu prit progressivement le nom de Sanctuaire d’Enäel.

15. Les cent vingt années du Veilleur

Lor’Tirh demeura au Sanctuaire d’Enäel pendant exactement cent vingt ans selon la tradition la plus constante. Cette durée correspond approximativement à une existence yshaïm complète, particularité que les chroniqueurs ultérieurs interprétèrent souvent comme une ironie supplémentaire de sa malédiction : après avoir passé près d’un millénaire à prolonger artificiellement sa vie par la dévoration, il consacra finalement l’équivalent d’une vie naturelle entière à épuiser ce qu’il avait accumulé.

Son corps se transforma progressivement pendant cette période. Ses membres perdirent leur mobilité, sa peau prit une texture minérale proche du sel ou d’une cendre compactée et des structures semblables à des veines quittèrent sa chair pour pénétrer dans le sol. Son siège finit par devenir difficile à distinguer de son propre organisme, tandis que l’ensemble formait un réseau matériel par lequel le sanctuaire semblait puiser directement dans son énergie.

Les adultes commencèrent à le désigner comme le Veilleur. Lor’Tirh parlait peu, se déplaçait de moins en moins et restait constamment présent lorsque les enfants dormaient, mangeaient ou jouaient autour de lui. Sa réputation ancienne ne disparut jamais totalement, mais plusieurs générations élevées à Enäel découvrirent la Faim des Siècles sous une forme incompatible avec les récits de massacre racontés ailleurs.

Les enfants utilisèrent progressivement le surnom de Père-Demain. Plusieurs explications existent : certains récits affirment qu’il répondait régulièrement « demain » lorsqu’un enfant lui demandait quelque chose que le sanctuaire ne pouvait produire immédiatement, tandis que d’autres y voient une survivance déformée de la relation avec le premier enfant. Une interprétation plus simple considère que le refuge permettait précisément à ceux qui y arrivaient de penser de nouveau au lendemain sans craindre de mourir pendant la nuit.

Lor’Tirh ne devint pas pour autant un protecteur pacifiste universel. Lorsqu’un adulte tenta d’attaquer un enfant sous la protection du sanctuaire, sa capacité à tuer demeurait considérable malgré son immobilité croissante. Plusieurs traditions attribuent au Veilleur la destruction de pillards, de trafiquants ou d’autres prédateurs ayant pris Enäel pour une cible facile. Chaque intervention consommait cependant une part supplémentaire d’une réserve qui ne fut jamais renouvelée, puisque Lor’Tirh ne dévora plus de nouvelles victimes.

Cette distinction entretint longtemps une image morale complexe. Lor’Tirh protégeait les enfants présents dans son sanctuaire avec une violence parfois comparable à celle de son ancienne existence, sans développer pour autant une doctrine générale consacrée à la protection des innocents. Son changement reposait davantage sur une incapacité à supporter qu’un enfant placé sous sa garde puisse connaître la perte ou l’abandon que sur une adhésion soudaine à une morale universelle.

16. L’épuisement du sanctuaire

Le déclin des miracles devint visible durant les dernières décennies. Les festins produits sans effort furent remplacés par des repas plus simples, les nouveaux jeux apparurent moins souvent et certaines chambres cessèrent de se former automatiquement. Les adultes ayant grandi à Enäel commencèrent progressivement à compenser ces absences en apportant eux-mêmes nourriture, tissus, mobilier et matériaux.

Cette évolution transforma le sanctuaire en communauté capable de survivre au-delà de son fondateur. Plusieurs anciens orphelins revinrent comme cuisiniers, gardiens, soigneurs ou simples adultes disponibles pour les nouvelles générations. Ce que Lor’Tirh avait créé involontairement grâce à sa réserve de puissance devint donc progressivement une institution entretenue par ceux qui avaient bénéficié de ses premiers miracles.

Le Veilleur comprenait parfaitement ce que signifiait cette diminution. Pour la première fois depuis sa malédiction, la quantité d’existence accumulée en lui descendait continuellement sans être remplacée. La non-mortalité qui lui avait semblé infinie possédait finalement une limite mesurable.

Il n’entreprit jamais de nouvelle chasse pour retarder ce terme. Cette décision constitue l’un des changements les plus importants de sa dernière période, même si ses motivations demeurent discutées. Dévorer une seule nouvelle victime aurait probablement prolongé sa capacité à alimenter le sanctuaire, mais aurait également recréé le mécanisme qui avait entretenu la Faim des Siècles pendant des siècles. Lor’Tirh préféra laisser sa réserve décroître jusqu’à son épuisement.

17. Le dernier orphelin

Le dernier miracle attribué directement à Lor’Tirh concerne un enfant arrivé alors que le sanctuaire ne produisait pratiquement plus rien. Les récits divergent sur les circonstances exactes, mais la tradition la plus répandue décrit un nouvel orphelin épuisé, frigorifié et incapable de dormir correctement dans les Brumes d’Hazrael.

Lor’Tirh savait que l’énergie restante suffisait encore à produire une dernière protection. Il comprenait également que cette dépense supprimerait le dernier soutien artificiel maintenant son corps bien au-delà de sa durée naturelle. Contrairement aux siècles précédents, aucune victime absorbée ne demeurait disponible pour prolonger une fois encore sa vie.

C’est à cet instant que les traditions placent la seule question explicitement religieuse ou métaphysique attribuée à Lor’Tirh pendant toute son existence. Après avoir passé des siècles à traiter les Déités avec indifférence et la mort comme une conclusion qu’il pouvait repousser, il demanda à haute voix si, une fois son existence achevée, il retrouverait l’enfant qui lui avait été arraché.

La nature de la réponse demeure l’un des aspects les plus discutés du récit. Certaines versions parlent d’une silhouette apparue dans la brume, d’autres d’une voix impossible à identifier, tandis que plusieurs traditions y voient simplement une certitude née dans sa propre conscience au moment où il cessa de pouvoir se mentir. Toutes s’accordent cependant sur son contenu : Lor’Tirh ne reverrait jamais l’enfant.

La réponse aurait également comporté une certitude supplémentaire. Aucune action future ne pouvait modifier cette destination. Les cent vingt années passées à protéger Enäel n’avaient pas acheté une absolution, et sauver un enfant supplémentaire ne créerait aucun passage capable de rendre celui qu’il avait perdu. Lor’Tirh ne pouvait pas accumuler des bonnes actions comme il avait autrefois accumulé les vies dévorées. Il choisit malgré cela de dépenser ce qui restait.

Une couverture apparut autour du nouvel orphelin, suffisamment chaude pour lui permettre de dormir. La dernière énergie entretenue par la malédiction quitta alors le corps de Lor’Tirh, dont les structures minérales cessèrent progressivement de pulser dans le sol.

18. La mort sans brume

La mort de Lor’Tirh ne correspondit pas au rite final ordinaire des Yshaïm. Aucun témoignage ne décrit la dissolution volontaire par laquelle un membre de son peuple ayant accompli sa vérité personnelle abandonne normalement son existence dans la brume. Son corps demeura matériel, pétrifié dans le siège auquel il s’était progressivement lié.

Cette absence fut interprétée comme la dernière conséquence de sa malédiction. Lor’Tirh avait bénéficié pendant des siècles de vies qui n’étaient pas les siennes et avait ainsi repoussé toute possibilité de choisir librement sa conclusion. Lorsque cette réserve fut entièrement dépensée, son organisme ne possédait simplement plus les moyens de continuer une existence qui aurait dû s’achever plusieurs siècles auparavant.

Il mourut donc après avoir trouvé une nouvelle forme de quête sans recevoir le repos traditionnellement associé à son accomplissement. Les traditions yshaïm se montrèrent particulièrement divisées sur ce point. Certains considérèrent qu’un individu ayant embrassé aussi longtemps l’héritage Istota ne pouvait espérer obtenir finalement la même conclusion que ceux qui avaient cherché leur vérité sans transformer des milliers de Mortels en nourriture. D’autres soulignèrent que sa dernière période remplissait précisément les conditions d’une quête découverte, poursuivie jusqu’à son terme puis volontairement abandonnée.

Aucune manifestation connue ne permit de trancher. Le corps demeura au Sanctuaire d’Enäel, tandis que les adultes qui avaient grandi sous sa protection continuèrent à entretenir le refuge sans dépendre des miracles qui l’avaient initialement fait naître.

19. Klaüss et le Bienfaiteur des Veilles

Le rapprochement entre Lor’Tirh et Klaüss, le Bienfaiteur des Veilles, apparut beaucoup plus tard dans plusieurs traditions théologiques et populaires. Klaüss est connu comme une déité sectaire extrêmement ancienne associée aux enfants, aux présents, à l’attente et à la possibilité de franchir les seuils stellaires entre les plans Immortel et Mortel.

La première hypothèse considère que Lor’Tirh n’eut aucun rôle direct dans la naissance de cette Déité. Les enfants passés par Enäel devinrent adultes, racontèrent l’existence d’un protecteur immobile capable de produire nourriture, chaleur et jeux, puis transmirent ces histoires à leurs propres descendants. Avec le temps, le Veilleur aurait été transformé par la mémoire collective en un être capable de trouver les enfants malheureux, de connaître leurs besoins et de leur apporter des présents. Une accumulation suffisamment vaste de croyances aurait ensuite donné naissance à Klaüss.

Une seconde tradition considère que la mort particulière de Lor’Tirh rendit possible un processus différent. Privé de la dissolution normale des Yshaïm, son existence aurait laissé une forme de résidu incapable de rejoindre la brume. Les attentes, les souvenirs et les récits des enfants auraient alors servi de point d’ancrage à cette présence jusqu’à ce qu’elle acquière progressivement une nature immortelle.

Une troisième interprétation refuse de distinguer clairement ces deux possibilités. Si une âme mortelle avait servi de noyau à une Déité ensuite façonnée pendant des siècles par les espoirs de milliers d’enfants, déterminer si Klaüss « était encore » Lor’Tirh deviendrait pratiquement impossible. La personnalité, les domaines, la puissance et les objectifs du nouvel Immortel auraient pu être suffisamment transformés pour que la continuité de l’identité ne puisse plus être définie selon les critères ordinaires.

Plusieurs ressemblances entretiennent cette hypothèse sans constituer des preuves. Le Veilleur était associé aux nuits sûres et aux lendemains rendus possibles, tandis que Klaüss porte le titre de Bienfaiteur des Veilles. Père-Demain offrait nourriture, chaleur et jeux aux enfants arrivant jusqu’à lui, tandis que Klaüss est connu pour apporter des présents. Lor’Tirh mourut sans accéder à la brume yshaïm, alors que Klaüss possède la capacité exceptionnelle de circuler entre les plans en utilisant les seuils stellaires.

Aucun document ne permet pourtant de relier directement la mort du Yshaïm à une manifestation identifiable de Klaüss. La date précise des premières apparitions du Bienfaiteur des Veilles reste trop incertaine pour produire une continuité historique démontrable, et aucune tradition attribuée à Klaüss lui-même ne mentionne Lor’Tirh, l’enfant anonyme ou le Sanctuaire d’Enäel.

Cette absence de réponse est généralement considérée comme une composante essentielle des Lendemains de la Faim. Lor’Tirh mourut sans savoir qu’une continuité lui serait accordée, sans recevoir la promesse de revoir l’enfant et sans obtenir la certitude que ses dernières actions produiraient autre chose que la survie immédiate de ceux qu’il protégeait. Si quelque chose de lui devint réellement Klaüss, cette transformation eut donc lieu après le seul choix qu’il avait accompli en sachant qu’aucune récompense ne l’attendait.

20. Héritage et interprétations

L’histoire de Lor’Tirh demeure particulièrement difficile à intégrer aux récits traditionnels de rédemption. La Faim des Siècles tua et dévora pendant plusieurs siècles sans être contrainte par une manipulation extérieure, une corruption inconnue ou une perte initiale capable d’expliquer ses actes. Sa cruauté correspondait à une quête qu’il avait volontairement choisie et dont il tira longtemps une satisfaction sincère.

La mort de l’enfant ne modifia pas rétroactivement cette responsabilité. Lor’Tirh comprit enfin une douleur qu’il avait infligée à d’innombrables survivants, mais cette compréhension ne ressuscita aucune victime et ne transforma pas ses massacres en étapes nécessaires vers un résultat positif. Le Sanctuaire d’Enäel fut alimenté par une puissance acquise précisément grâce aux existences qu’il avait détruites.

Les cent vingt années du Veilleur peuvent elles-mêmes recevoir plusieurs lectures. Une interprétation sévère considère que Lor’Tirh protégea d’abord les orphelins parce qu’ils lui rappelaient l’enfant et qu’il utilisait leur bonheur pour rendre sa propre perte plus supportable. Dans cette lecture, une partie considérable de son œuvre protectrice restait liée à un besoin personnel et ne constituait donc pas encore un abandon réel de son ancienne logique.

L’ultime miracle occupe pour cette raison une place particulière. Lorsque Lor’Tirh demanda s’il retrouverait l’enfant, la réponse qui lui fut donnée lui retira toute possibilité de considérer son prochain geste comme un investissement dans sa propre récompense. Il savait que le nouvel orphelin ne lui rendrait pas celui qu’il avait perdu, qu’aucune quantité supplémentaire de protection ne produirait une absolution et que dépenser son dernier fragment de vie ne modifierait pas la destination qui lui avait été annoncée. Il choisit néanmoins de produire la couverture.

Les traditions consacrées aux Lendemains de la Faim distinguent donc généralement la rédemption de l’acte rédempteur. Lor’Tirh ne reçoit aucun pardon cosmique identifiable, ne rejoint pas l’enfant et n’efface jamais la Faim des Siècles. Son dernier choix possède pourtant une nature différente de tout ce qu’il avait accompli auparavant, puisqu’il accepte volontairement sa propre disparition pour le seul bénéfice immédiat d’un enfant qu’il connaît à peine et dont la survie ne peut plus rien lui offrir.

Cette distinction explique en partie la persistance de son histoire parmi les Yshaïm. Leur philosophie accorde une valeur fondamentale à la découverte d’une vérité personnelle et à la manière dont une existence choisit finalement de la conclure. Lor’Tirh fournit un cas presque impossible : un Yshaïm qui trouva d’abord dans son héritage Istota une vérité atroce, la poursuivit pendant près d’un millénaire, puis découvrit une seconde vérité qu’il accomplit pendant exactement la durée d’une vie ordinaire sans jamais obtenir le rite final auquel son peuple associe normalement le repos.

Le Sanctuaire d’Enäel survécut à son fondateur. Les anciens enfants qui avaient commencé à remplacer ses miracles avant sa mort continuèrent à accueillir les nouveaux arrivants, transformant progressivement une anomalie alimentée par la puissance d’un cannibale en institution capable de fonctionner par l’action de Mortels ordinaires. Cette continuité constitue peut-être son héritage le plus matériel : lorsque la Faim des Siècles disparut, les enfants qu’elle avait protégés avaient appris à devenir eux-mêmes les adultes dont les suivants auraient besoin.

21. Points contestés et zones d’ombre

La date de naissance de Lor’Tirh. Les traditions placent son apparition durant Orph’Vyn, probablement vers la fin du Ve siècle, mais aucune archive yshaïm ne permet d’établir une année précise. Les premiers récits de prédation qui pourraient lui être attribués apparaissent suffisamment tôt pour rendre cohérente une existence de plus d’un millénaire avant sa retraite dans les Brumes d’Hazrael.

La nature exacte de la malédiction. L’existence d’une victime féminine ayant maudit Lor’Tirh avant de quitter le plan Mortel constitue l’explication traditionnelle de sa longévité. Aucun témoin indépendant ne semble avoir assisté à l’événement, et le fonctionnement précis reliant dévoration, augmentation de puissance et prolongation de la vie fut reconstruit principalement à partir de ses effets ultérieurs.

Le nombre de victimes. Aucune estimation sérieuse ne peut être produite. Les crimes attribués à Lor’Tirh s’étendent sur plusieurs siècles, plusieurs planètes et probablement plusieurs systèmes, tandis qu’une grande partie de ses premières victimes étaient des voyageurs dont la disparition ne donna lieu à aucune enquête durable.

Les races réellement dévorées. La tradition lui attribue des victimes issues de presque toutes les races accessibles à son époque. Les Sevrin, Myrrhoï et Drakhil sont exclus pour des raisons chronologiques. La présence d’un Varnaya parmi ses victimes reste régulièrement affirmée par le folklore mais n’est soutenue par aucune source suffisamment fiable.

L’infiltration du Nerath’Sol. Le meurtre d’une Vel’Shava par Lor’Tirh est généralement admis, tout comme l’abandon volontaire de son crâne. La méthode permettant à la Faim des Siècles de localiser puis de pénétrer une communauté protégée demeure inconnue. Les explications allant d’une observation extrêmement patiente à une adaptation surnaturelle produite par ses absorptions ne peuvent être départagées.

L’identité de l’Érôdeuse. Son existence apparaît dans plusieurs traditions yshaïm, mais aucun nom stable n’est conservé. Il reste également impossible de déterminer combien de temps elle voyagea avec Lor’Tirh et si elle comprit avant sa mort que sa conception d’une fin commune différait radicalement de celle de son compagnon.

L’identité de l’enfant. Son nom, sa race et son origine sont inconnus. Son existence réelle ne fait guère de doute, notamment en raison de sa mort et de la présence d’un meurtrier identifié dans la tradition, mais ses capacités narratives inhabituelles et sa longue survie solitaire continuent d’alimenter des interprétations surnaturelles.

La durée des rencontres. Aucun récit ne permet d’établir combien de jours, de mois ou d’années Lor’Tirh revint écouter de nouvelles fins. La tradition insiste davantage sur la répétition du rendez-vous que sur sa durée exacte, et certaines versions ont probablement ajouté des scénarios imaginaires plusieurs générations après les événements.

Le meurtrier de l’enfant. La version dominante en fait un père ayant perdu sa propre famille lors d’un massacre de Lor’Tirh et ayant assassiné l’orphelin afin de reproduire chez le prédateur la douleur qu’il avait lui-même subie. Quelques variantes parlent d’un groupe de survivants ou d’un proche différent, mais elles conservent presque toujours le principe d’une vengeance née directement des crimes antérieurs de la Faim des Siècles.

L’origine du nom Enäel. Rien ne permet d’affirmer qu’Enäel était le nom de l’enfant. Le terme pourrait provenir d’un ancien lieu des Brumes d’Hazrael, d’un nom adopté par les premiers adultes du refuge ou d’une tradition tardive dont le sens original a disparu.

Les cent vingt années. Cette durée est remarquablement stable dans les traditions consacrées au sanctuaire et correspond approximativement à une vie yshaïm ordinaire. Il reste possible que le chiffre exact ait été renforcé symboliquement par cette correspondance, même si aucune autre durée concurrente ne s’est imposée.

La réponse reçue avant le dernier miracle. Les traditions s’accordent sur le fait que Lor’Tirh comprit qu’il ne retrouverait jamais l’enfant. La source de cette certitude varie : apparition, voix immortelle, brume de Ciem’rak ou compréhension intérieure. Aucun élément ne permet de confirmer qu’une Déité intervint réellement.

Le lien avec Klaüss. L’hypothèse reliant Lor’Tirh au Bienfaiteur des Veilles demeure entièrement spéculative. Les ressemblances entre le Veilleur, Père-Demain et certains domaines de Klaüss sont suffisamment importantes pour avoir produit une tradition théologique durable, mais aucune continuité d’identité, d’âme ou de mémoire n’a jamais été démontrée.

La destination finale de Lor’Tirh. Aucun rite de dissolution yshaïm ne fut observé lors de sa mort et aucune source fiable ne décrit ce qu’il advint de son âme. Cette absence permet aussi bien de considérer que Lor’Tirh disparut simplement sans atteindre le repos traditionnel de son peuple que d’imaginer qu’une partie de son existence demeura suffisamment longtemps pour participer, d’une manière inconnue, à la naissance d’une puissance ultérieure.